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Nadine Blokh
Skyros, Grèce, 2005

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Les épreuves
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Départ pour l’Amérique
De belles chaussures
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Skyros
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L’art ensoleillé de Nadine Blokh
 N  adejda, Nadia, Nadejda Alexievna; Madame Blokh tels sont, en russe, en français, dans l’enfance et dans son souvenir ou dans l’âge adulte et officiellement, les noms que l’on donne à l’auteur et au héros de ce livre, un peintre, une interprète, un merveilleux conteur et un être exquis.

Le nom de Blokh fait que l’on pense à Alexandre Blok. Mais Nadejda est née Ermolaiev et doit son nom à son mari, l’écrivain français Alexandre Blokh, connu sous le pseudonyme de Jean Blot, romancier et essayiste qui dirigea de longues années le Pen Club international. Un nombre de ses livres sont traduits en russe. Né en Russie, il a quitté le pays dans sa première année, mais a su en conserver la langue dans l’émigration bien qu’il n’écrive qu’en français. Son père, Arnold Samsonovitch, fils d’une riche bourgeoisie commerçante, ayant fait ses études à l’université de Moscou, s’était promis, après avoir connu le poète Alexandre Blok d’appeler Alexandre son fils, en souvenir de cette rencontre. Celui-ci fut élevé en Angleterre, non loin de Strafford de Shakespeare à Bromsgrove et termina ses études à l’université de Lyon et à celle de Paris. Sous le nom de Jean Blot, il participa à la Résistance et aux maquis de l’Ain, et termina la guerre avec le grade de lieutenant. Après la guerre, il est devenu interprète aux Nations Unies où il devait rencontrer Nadine qui y exerçait la même fonction. Depuis, ils sont inséparables: elle, le peintre, lui, l’écrivain. L’un des quiproquo que ce livre ne raconte pas concerne le poète qui ayant lu la traduction des Douze d’Alexandre Blok, par Madame Moch Bitker félicita chaleureusement le mari de Nadine.

Quand on s’intéresse à un artiste contemporain, on s’intéresse nécessairement à ses racines. La mère de Nadine appartenait à la vieille et grande famille russe des Zagoskine qui a donné à la Russie l’admirable écrivain historien Michel Zakoskine. Infirmière volontaire pendant la grande guerre, la mère de Nadine, à Pétersbourg, devait rencontrer son père, le colonel Ermolaïev.

Nadine aurait dû naître en Russie, à Pétersbourg, sur les bords de la Neva, ou encore à Louga, ville de la famille paternelle, sise au bord de la rivière qui donne son nom à la ville et se jette comme la Neva dans le golfe de Finlande. C’est là que commence la célèbre route fluviale «des Varègues aux Grecs». Mais les parents de Nadine ont dû fuir la Russie pour toujours et leur petite fille naquit à Bourgas en Bulgarie, sur les rives de la mer Noire. On l’appela Nadejda — c’est-à-dire Espérance pour exprimer le sentiment qui dominait alors. L’enfance se déroula à Marseille dans la colonie russe de la Favière, sur la côte d’Azur. Cette côte, les Russes l’avaient occupé au temps de leur richesse, avant la révolution, et y avaient construit, de Menton à Marseille, de belles villas. Après la révolution, ils étaient venus s’y réfugier, et certains y passèrent le reste de leurs jours. Ceux qui, comme les parents de Nadine, se retrouvaient sans ressources, gagnaient leur vie en élevant volailles et lapins. Le général Kripounov, en particulier, leur voisin, devint directeur d’une société pour l’aide aux animaux perdus! Le père de Nadia se fit peintre en bâtiments; la mère, infirmière, gardait du temps libre pour peindre et dessiner et devenir, dans cet art, le premier maître de sa fille. Le climat enchanteur facilitait la vie et la mer autant que le soleil proposait une vision romantique de la vie. Les récits des parents sur la Russie perdue donnaient à rêver. «Des rêves pareils à ceux qui visitent les vagabonds dans les longues nuits en terre étrangère.» (Nabokov) Deux langues devenaient langue maternelle pour Nadine: le russe et le français — celle de la patrie de naissance; celle de la patrie d’adoption.

Le mot même de «Favière» suggère la bienveillance. Le lieu en fit preuve pour l’émigration russe. Venus l’été sur la côte d’Azur, c’est là que se retrouvaient Kouprine, Milioukov, Nabokov, Bilibine, Marina Tsvetaieva. Celle-ci écrivait que la Favière lui donnait ses pins, un sable rare sur cette côte, la mer et, surtout «ses montagnes aux boucles frisées». C’est ce paysage que Nadine Blokh devait élire. Toute sa vie sera un entretien avec ce paysage.

Elle venait d’avoir dix ans quand son père déclara qu’elle serait une artiste. Quand le moment d’une étude sérieuse survint, on l’envoya aux Beaux-Arts, à Paris. Elle vivait chez sa tante, la soeur de son père, émigrée, elle aussi. Mais pour vrai maître Nadine choisit Geer van Velde, peintre hollandais qui lui donna des leçons à Paris. Il appartenait à une famille de peintres célèbres. Son père, André Van Velde (1863 – 1952), peintre musicien, architecte, était un grand pédagogue, dirigeant de 1901 à 1914 l’Académie de Weimar et, en 1926, le fondateur d’une école d’art et métier à Gand. Après la Seconde Guerre mondiale, il s’installa avec sa famille en Suisse et devint l’un des chefs de file du modernisme nordique.

Paris pour Nadine était en soi une école. Son besoin de peindre était organique, surmontant toutes les difficultés et tous les doutes. Elle est devenue une artiste, comme l’avait prédit son père. Dès cette période, elle devint celle qu’elle a représentée dans une fresque intitulée «le peintre» où elle se tend le pinceau à la main, vers son sujet. Nadine et son mari ont beaucoup voyagé, ce qui fut pour lui, comme écrivain, pour elle, comme peintre, un riche matériau. En 1965, ils ont passé alliance avec la Grèce, c’est-à-dire qu’ils ont construit une maison dans l’une de ses îles, sur un rocher au bord de la mer et situé de telle sorte qu’on y voit seulement la mer et les rochers. Au pied de la maison, une crique. On peut, comme Nadine le faisait enfant, y attraper de petits poissons et ramasser des oursins. Quand la mer Égée se lève, entre les vagues et les rochers, commence ce jeu que Debussy a transcrit dans son oeuvre: «La mer». Nadia a peint de nombreux tableaux abstraits intitulés «Skyros» qui représentent cette réalité d’une mer transparente et comme composée de pierres multicolores, serrées les unes contre les autres. Le nom de l’île signifie le rocher. C’est bien ce rôle que cette île devait jouer dans l’oeuvre de Nadia qui, comme tout créateur pour toute création, cherchait un ancrage stable et puissant.

Non loin de leur maison se trouve la baie d’Achille où le héros se réfugia et où se dressait le palais de Lycomède. Sa fille, Deïdemia en tombe amoureuse et seconde ainsi les plans de la mère d’Achille, la déesse Thétis qui voulait tenir son fils à l’écart de la guerre de Troie. C’est ici encore que devait naître leur fils Néoptolème, plus connu par son sobriquet de Pyrrhus: le roux. Ulysse le découvrit malgré qu’il fût déguisé en femme et conduisit Achille aux murs de Troie. Cette légende, Nadine aime la raconter, de même qu’elle aime à évoquer l’accord dans lequel vivent depuis des siècles, sur son île les légendes antiques et les saints orthodoxes. Les églises, si petites, lui rappellent les chapelles de la Bulgarie. Elles ont la modestie imposée, dans cette partie du monde, par les siècles de l’occupation turque. C’est ce type d’église que Nadia rêvait de décorer et son mari n’a pas tardé à lui trouver sa place sur leur terrain. Elle fut consacrée à saint Alexandre de Constantinople, sous le signe et la protection duquel avaient été placés Alexandre Nevski et Alexandre Pouchkine. Cette chapelle, Nadia, l’a recouverte de fresques. Elle y a travaillé une dizaine d’années. À côté de l’église, on a construit un atelier qui est aussi une cellule. Là tout naturellement le service de Dieu et celui de l’art se retrouvent et se confondent. Tout est peint, hors le plancher.

Quand un mortel réfléchit à son séjour sur la terre et à sa signification, la première chose qui s’impose à lui se trouve être, pour citer Pouchkine, «son devoir dicté par Dieu, par Lui légué». Nadine a su le remplir et l’illustrer dans la fête de saint Alexandre de Constantinople qu’elle célèbre dans sa chapelle et comprendre qu’il était accompli quand une vieille femme grecque, après avoir longuement examiné ses fresques consacrées, mais avec une grande liberté, aux thèmes de l’Ancien et du Nouveau Testament, s’est agenouillée pour baiser la main de la Vierge Marie que Nadine avait peinte. Nadine fut heureuse alors, convaincue que sa voix intérieure ne l’avait pas trompée. Depuis lors, des centaines d’îliens sont venus célébrer le saint dans cette chapelle et participer au service organisé par le prêtre du monastère Saint-Georges qui, au sommet de la montagne domine l’île. Deux cloches sonnent à toute volée pour annoncer la bonne nouvelle et, l’écho de la montagne reprenant le carillon, on dirait que la nature entière en retrouvait et le ton et la chanson.

À celui qui pénètre dans cette chapelle, toute la richesse des sujets bibliques se découvre et s’impose aussitôt grâce à l’organisation de leur représentation, à la manière dont ils sont répartis dans l’espace restreint et organiquement liés. Par le traitement des thèmes, on prend conscience aussi bien de leurs liens avec le lieu, avec l’île et la Grèce qu’avec l’histoire personnelle de leur créateur. Saint Alexandre de Constantinople, patriarche de Constantinople, s’est illustré par la lutte qu’il a menée contre l’hérésie d’Arius qui refusait le dogme de la double nature du Fils et son unité avec le Père. Au concile de Nicée, Alexandre avait réduit Arius au silence et ne lui avait rendu le don de la parole que, lorsqu’il fut parvenu — pour évoquer le miracle de Séraphin, élu du ciel et pour citer Pouchkine (et son prophète): «Il s’est approché de ma bouche pour en arracher ma langue mensongère», ou pour citer la Bible: «Voilà que j’ai touché tes lèvres et ta faute est effacée et ton péché pardonné.» (Isaïe, 6 – 7) — à le contraindre au reniement. Nadine a représenté le saint avec sa barbe grise, dans son vêtement et sa mitre d’archevêque, et dans sa sévère sagesse.

Elle a représenté saint Alexandre Nevski dans toute la vigueur de sa jeunesse quand, prince de Novgorod, il a triomphé de ses ennemis sur les rives de la Neva, victoire qui conduisit à sa canonisation et à son entrée dans l’histoire. Même sa barbe participe à sa jeunesse et son visage reste marqué par cette sainte naïveté qui le rend aussitôt l’ami de celui qui, pénétrant dans la chapelle, le découvre. «Charitable jusqu’à la démesure» dit la chronique à lui consacrée. Et c’est bien tel que l’a vu et représenté le peintre.

Le donateur est lui aussi représenté dans sa jeunesse, tenant la chapelle dans ses mains, en chemise rouge à col ouvert, pantalon blanc et doit ressembler à Alexandre Blokh tel qu’il était quand Nadine fit sa connaissance. Sans lui, beaucoup qui est, n’aurait pu être et, en particulier, la chapelle de saint Alexandre!

Dans l’île, tout le monde connaît le couple et pour l’adresse, il suffit d’écrire Skyros, Grèce.

Les couleurs franches et vives illuminent celui qui entre dans la chapelle et le conduisent vers le monde des saints et de la Bible. Le respect de la tradition est marqué par l’amour, la charité, le pardon que celle-ci trouve dans l’interprétation de Nadine Blokh. La chapelle paraît avoir attiré en elle et assimilé et la mer et le ciel qui l’entourent, mais aussi le soleil glissant sur les fresques et unissant les thèmes dans sa lumière par le même mouvement qui le conduit, glissant sur la mer, des rougeurs de l’aurore aux flammes du couchant. Dans ses rayons paraissent, comme au creux des vagues, bougeant, les plis des vêtements, les traits des visages, les auréoles de leur sainteté, ou les oiseaux du paradis sur les branches sacrées. Le pinceau a découvert le buisson ardent où Dieu même s’est caché face à Moïse. Le feu céleste, de son rouge pâle, a gagné le pinceau et par lui la fresque. On dirait l’image d’un conte où un jeune homme craint de brûler son pied, posé sur une marche à côté du buisson ardent, un pied dans une sandale, l’autre nu.

L’histoire de la Vierge est l’un des thèmes majeurs de Nadine Blokh et elle se développe dans la suite de sa fresque, mais sans que la douleur l’accompagne. Ce n’est pas un hasard si le peintre concentre son attention non sur les trahisons, mais sur les alliances, non sur les souffrances du Christ mais sur sa résurrection, non sur le châtiment mais sur le pardon: le manteau de la vierge recouvrant l’humanité la protège du mal. Oui, la Vierge connaît la grande souffrance de son fils, mais elle sait aussi la gloire et la joie de la Résurrection et porte en elle et donne au monde le trésor de cette bonté et de cette sagesse. Telle, elle sera représentée comme Orante, comme Sagesse, comme Directrice de conscience.

Dans la Visitation où Élisabeth découvre à Marie l’avenir, l’idée du dialogue entre le don et celui qui, dans la gratitude, le reçoit, se trouve concrétisé, cependant que la nouvelle du salut se trouve annoncée… Ainsi une logique de la création est exposée et illustrée dans cette chapelle pour celui qui vient y prier. Il n’éprouve aucune crainte de l’avenir, rassuré au contraire par la joie muette qui illumina les visages des saints, qui assurent la victoire de la lumière sur les ténèbres et l’évidence de la Résurrection.

La réconciliation de cette chapelle moderne avec l’esprit de l’Antiquité est illustrée par la multitude des anges qui, pareille à celle des dieux grecs, entourent les personnages bibliques; de même que les saints de la chrétienté retrouvent ici, sur cette terre de Grèce, les héros de l’Antiquité. Pour citer le poète Mandelstam, un grand poète aux yeux de Jean Blot, quatre éléments nous ont été imposés par Dieu. Mais le cinquième fut créé par l’homme. et l’Arche, issue de la parfaite sagesse, nie la supériorité de l’espace.

On ne peut raconter les fresques, il faut les avoir vues! Nadine ne copie jamais et ne reproduit pas ses oeuvres, mais elle a composé un cycle voisin sur une toile pour une exposition en Russie, à Pétersbourg d’abord, à Tikhvine où naquit Rimsky Korsakov ensuite. Là ses toiles furent exposées dans une petite église à côté du musée consacré au compositeur, face au monastère de Tikhvine. Dans cette église, la peinture se trouvait à sa place et, religieuse, on la sentait mieux que dans le salon de la Maison des journalistes sur la perspective Nevski. Le temps de cette exposition, l’église désaffectée depuis longtemps a paru renaître.

En pensant à la peinture de Nadine Blokh, on sent le souffle optimiste qui l’inspire bien qu’il ne se traduise ni en couleurs, ni en traits. On se pose alors la question de l’origine de la joie qui anime ces riches couleurs. Elle est moins dans le côté positif de l’inspiration des toiles que dans la pureté et la profondeur d’âme qui animent les fresques qu’elles représentent la Sainte Trinité ou la Charité, l’Espérance ou, même, le donateur. D’une source secrète, ces toiles sont irriguées de joie, de bonté, de lumières. Si bien que l’on se permettra d’évoquer ici Fra Angelico de Fiesole (1400 – 1455) dont la lumière, baignant son oeuvre au début de la Renaissance italienne venait droit de sa gratitude envers le Créateur et la Vérité qu’elle incarnait.

Les siècles ont passé. Bien loin de l’Italie va naître une petite fille qui connaîtra la pauvreté dans son enfance, dans sa jeunesse l’occupation fasciste de sa seconde patrie, la France, une après-guerre dure et difficile — toutes ces expériences devront fonder dans l’âme de Nadine un christianisme aussi profond que discret, assuré de la richesse, dictée du ciel, de ce monde. C’est ainsi que la foi est devenue la source principale de la peinture de Nadine. On y trouve aussi cette influence des peintres d’icônes russes, de leur interprétation des sujets évangéliques, de cette lumière partout présente et dont la source doit demeurer cachée, l’absence d’ombre et de perspective. Le peintre a retrouvé la philosophie originale des maîtres traditionnels de la vieille Russie et lui a apporté sa propre vision, libérée de l’ascétisme.

Il est frappant que la maigreur des visages sur les fresques et les icônes de Nadine ne reflète jamais les épreuves endurées comme elle le fait toujours dans l’orthodoxie canonique. L’homme suit son destin, décharné comme si cette maigreur était condition de sa sainteté. Nadine ne supporte pas l’autodestruction. Ses saints sont joyeux, les yeux sont bleus; leur maigreur irradie la joie; ils sont émouvants par leur innocence et leur accueil du monde. Leur âme est droite, simple; rien ne se cache derrière leur foi naïve. On peut les regarder dans les yeux et oublier son amertume, même si elle vient de surgir de l’instant précédant la rencontre de ces créatures divinement enfantines. Le monde est un, mais l’artiste en refusant ses abîmes, «l’appel de l’abîme est l’appel du mal», fait que le spectateur s’en détourne pour saluer l’évidence de la vie. Ce n’est pas un hasard si dans la chapelle de Nadine la crucifixion n’est pas représentée. L’Ancien et le Nouveau Testament organiquement réunis par la peinture, ne laissent voir aucune frontière où l’on pourrait les distinguer et forment un seul monde divin englobant le genre humain.

On doit remarquer que, abstrait ou figuratif, les traits des anges, des saints, de la Vierge Marie deviennent naturellement des figures ornementales dans une esthétique symbolique. Les compositions abstraites par leur éclat et leur joie paraissent compléter, non pas contredire le monde des figures religieuses de Nadine. On peut contempler l’unité retrouvée des symboles et l’énigme des champs de couleurs contrastés, parfois géométrisant, parfois tachiste, en conflit ou harmonie dans leur chromatisme élémentaire. D’un bouquet de fleurs paraît sortir un visage. D’un groupe de visages s’impose une gamme chromatique spectrale. Comme l’a écrit un critique après l’exposition de Nadine à Rome: «Ici le pinceau savait où il devait tomber sur la toile et il savait pourquoi.»

Ce jugement concerne le volet non figuratif abstrait de la peinture de l’artiste. Bien que paraissant refuser la communication, il a des racines profondes dans la Grèce des troisièmes et second millénaires avant notre ère.

En retrouvant ses motifs notamment dans le décor urbain de son siècle, le peintre a su les plonger dans le même éther de joie et de fraîches couleurs que celui qui entoure ses saints sur les fresques ou les toiles. C’est ici le triomphe du bleu, du bleu-vert du ciel et de la mer, éclairé par le rouge ou l’orange et le jaune du soleil et les quatre éléments semblent alors refaire leur unité. C’est cette unité polymorphe que la peinture de Nadine qu’elle soit abstraite ou religieuse illustre, démontre et c’est aussi pourquoi — que ce soit en France, en Italie, en Suisse, en Amérique ou en Russie, partout où elle expose — le spectateur aura ce même sentiment émotionnel devant sa représentation de l’unité de la création.

On attribue à Orphée la parole «solem est omnia», «le soleil est tout». Terre, eau, les cieux dans leur unité alliée avec le soleil, voilà qui n’est jamais aussi perceptible qu’en Grèce, ni mieux exprimé que par ses mythes. Tels on les retrouve dans la peinture de Nadine Blokh. N’est-elle pas le seul peintre à avoir su réconcilier dans sa peinture et en elle-même des sources, des traditions, des conceptions aussi contradictoires que l’Antiquité païenne et l’orthodoxie chrétienne pour inventer un panthéisme qui n’est qu’à elle? Dans la richesse chromatique de ses toiles, dans le visage de ses saints, dans les rigueurs géométriques de certaines de ses toiles où les couleurs dominatrices et l’harmonie de leurs rivales se trouvent reflétées comme la source de la création. Un monde aussi complexe que la réalité n’oublie jamais le paysage qui a entouré l’enfance, la famille, celui de la Méditerranée, celui enfin d’un paradis perdu. Le Midi qui a été donné à Nadine dès l’enfance lui a offert des gammes de couleurs qui n’existent pas en Russie: l’azur ardent, la beauté comme une flamme. La nature environnante est toujours le meilleur des maîtres; elle ignore sa tonalité, propose ses pins brûlés de soleil, penchés sur la mer et si loin de leurs frères nordiques dont Akhmatova naguère chantait les «corps rosés».

Devant les toiles de Nadine Blokh, on évoque volontiers un autre artiste, dont le souvenir est gardé à Skyros: le poète anglais Rupert Brooke, mort à Skyros en 1915, à la suite de blessures dans la grande guerre, les opérations de Gallipoli. Sa tombe sur une hauteur, au bord de la mer, est soigneusement entretenue et Nadine et Alexandre aiment y conduire leurs amis. Nabokov, l’ayant traduit, écrivait: «Il est en ce poète une liquidité très attirante. Ce n’est pas un hasard s’il servit dans la flotte et que son nom, en anglais, signifie «ruisseau». Cet amour pareil à celui de Tioutchev, pour tout ce qui coule, qui bruisse et murmure, pour le clair obscur, se manifeste chez lui avec tant de force que l’on voudrait, non le lire, mais boire ses vers, les serrer contre la joue comme des fleurs couvertes de rosée ou s’y plonger comme dans l’azur d’un lac.

À l’oeuvre de Nadine Blokh autant qu’à sa personne, on peut dédier les vers de Marina Tsvetaïeva:

Je suis partie du tout.
Pour moi la fête est partout
Et j’ai reçu en héritage
Le monde sublunaire en son entier.





Vadim Stark
Saint Pétersbourg, septembre 2008

Sur le projet « L’art ensoleillé de Nadine Blokh » — nadiablokh.int.ru