L’art ensoleillé de Nadine Blokh
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« Ce que j’aime le plus en ce monde, c’est la mer »
 E  lle me disait souvent «ce que j’aime le plus en ce monde, c’est la mer». Elle se hâtait de la retrouver, de retrouver l’île grecque qu’elle baignait, sa maison de Skyros à son bord amarrée. C’est là dans cette mer qu’elle a trouvée la mort, au pied de l’église qu’elle avait construite et décorée. « Et tu recevras la mort de ton coursier bien aimé ». La légende devient légende parce que loin d’être anecdote, elle est le véhicule d’une morale et d’une expérience séculaire. Sa légitimité peut paraître aux naïfs le fait du hasard, sa leçon — une dérive mystique. Il s’agit au contraire d’une légitimité tragique, d’un destin dont on peut croire qu’il nous est assigné de l’Au-delà.

Nadia Blokh avait une foi sincère. Elle respectait moins la liturgie que l’Evangile. Cette foi profonde l’aidait à vivre et à conserver une harmonie d’humeur face aux difficultés de la vie même quand elles devenaient cruelles. Elle m’en parlait souvent.

Avec sa disparition s’achève le siècle d’argent de l’art russe qui fut aussi, j’en demeure convaincu, le siècle d’or de la culture russe étendue jusqu’aux espaces sans limites des pays étrangers. La perte de la patrie, l’exil furent transformés en liberté. Cette culture et son universalisation furent le salût de l’émigration comme elles le furent pour leur pays déchiré qui put conserver par détour dramatique et sauver le lien entre son passé et son avenir.

Les racines de Nadia Blokh sont profondément ancrées dans le passé de la Russie tant du côté de son père Ermolaev que du côté de sa mère Zagoskine. L’auteur célèbre Youri Miloslavski évoqué par Gogol dans son Rèveur est l’un de ses ancêtres. Pourtant Nadia ne put garder de la Russie le moindre souvenir, ni même rien des sensations vagues qui les précèdent. Ses parents se retrouvèrent en Bulgarie, pays étranger mais slave par l’esprit. Là bas, à Bourgas, sur la mer noire, et c’est sans doute à cette mer que remonte l’amour de Nadia pour cet élément, elle devait naître en 1925. Sa mère était une intellectuelle russe, douée pour la peinture et l’élève de Constantine Korovine ; son père hétait officier. Ils devaient léguer à leur fille le plus bel héritage : une langue russe des plus pures, d’une beauté et d’une souplesse exceptionnelles, libre de toute influence étrangère, et le plus bel accent. Quand j’entendis son russe pour la première fois, il me parut entendre les gardiens de notre grande langue, telle que je l’avais entendue, illustrée par les anciennes vedettes des théâtres de Pétersbourg et Moscou á la grande époque.

L’amour des parents pour leur patrie devait être bien grand puisqu’ils sont parvenus à enseigner à leur fille, née en Bulgarie, élevée en France, cette langue que Akhmatova appelait «le verbe grand russien», et pour qu’elle le conserve aussi pur jusqu’en son grand âge. Soit dit en passant, avec l’aide de son mari Alexandre Blokh, Nadia fut la première à traduire en français le Requiem d’Akhmatova.

Pendant la guerre et l’occupation, le Colonel Ermolaev participa au sauvetage des juifs russes et français à Marseille où il résidait. Venue à Paris dès la fin de la guerre pour entrer au Beaux-Arts, sa fille participa au sauvetage des prisonniers russes et autres bientôt baptisés Personnes Déplacées, que les autorités françaises avaient accepté de livrer à la vengeance soviétique.

Nadia fabriquait pour eux de faux papiers et témoignait du fait que loin d’être Personnes Déplacées, ils appartenaient à l’émigration russe. Elle ne se limitait pas à la sympathie. Elle se battait pour eux. Pour eux, mais aussi pour l’avenir de la Russie.

Sa connaissance brillante des trois ou quatre langues officielles des Nations Unies, lui ouvrit les portes de l’Organisation, passant ainsi de la pauvreté à l’aisance. Elle se croyait riche. Hier pas un sou, aujourd’hui devenue interprète à l’ONU elle pouvait inviter ses amis au restaurant. Cette promotion ne la changea en rien. Riche ou pauvre, elle était toujours prête à accueillir aider son prochain, et le comprendre.

Elle a eu la chance de rencontrer à l’ONU, son collègue Alexandre Blokh qui, durant l’occupation, avait choisi le nom de guerre Jean Blot, proche du sien, mais tout à fait français. C’est sous ce pseudonyme qu’il devait publier un nombre de livres, Romans et essais, couronnés par des prix prestigieux et dont un nombre ont été traduits en russe.

Nadia et Alexandre ont eu un mariage heureux de soixante ans. Ils s’entendaient intimement, s’aidant l’un l’autre d’émouvante façon. En tout. Je ne puis imaginer leur séparation et pourtant il le faut. C’est terrible… Nous nous sommes connus il y’a quelques vingt ans et l’amitié fut immédiate et si vraie que rien ne put la déchirer.

Dans la vieillesse, il est difficile de nouer de nouveaux liens, mais pour nous ce fut simple et évident. Evident parce que ensemble, Alexandre et moi, nous nous sommes consacrés à la création du PEN club de Russie. Alexandre fut dix sept ans le secrétaire international de l’organisation mondiale d’écrivains. Aucun de nos liens ne fut intéressé. Rien sauf la sympathie mutuelle, instinctive, et le même sens du devoir nous liait. A tous les congrès auxquels nous avons participé — Toronto, Montréal, ou Prague, Santiago de Compostelle, Dubrovnik, Vienne, Edinbourg — Alexandre était toujours accompagné par Nadia et j’ai pu observer comment, sans la moindre mondanité, elle trouvait à s’accorder avec les congressistes, découvrir des intérêts communs, attirer aussi bien les familiers que les inconnus par un charme naturel et léger. Oui, les rapports avec elle étaient singulièrement faciles et c’est aujourd’hui chose rare.

Je n’ai encore rien dit de l’essentiel de la vie de Nadia : La peinture, à laquelle elle a consacré le meilleur d’elle-même et par laquelle elle a su s’exprimer si bien. Je ne suis pas critique d’art et ne puis analyser son oeuvre en professionnel. Ce que j’éprouve en voyant ses tableaux me suffit. Je vois sa recherche de soi exprimée en des styles différents, mais aussi comment par le pinceau, la toile ou le papier, elle s’efforce de transmettre sa joie de vivre et dire sa gratitude au monde et à son Créateur. Son sens de la lumière me parait extraordinaire. Les quelques tableaux qu’elle m’a donnés ne me quittent pas, ni à Paris, ni à Moscou et j’aime à les regarder en songeant que notre conversation avec Nadia continue, et que nous ne sommes et ne serons jamais séparés.

Nadia n’a pas su porter à son oeuvre cet intérêt commercial ou professionnel dont font preuve, — et doivent faire preuve, d’autres peintres. Elle ignorait la promotion de soi et tout ce que l’on a appelé « les relations publiques », poussant l’indifférence — et sur ce point, je lui en veux jusqu’à oublier de signer ses oeuvres. Elle ne songeait pas à la vente de sa peinture, ni même à son avenir. De l’écrivain on dit qu’il travaille pour ses tiroirs. J’ignore ce que l’on dit du peintre : sans doute qu’il ne peint que pour la peinture. Cet idéal suffisait à Nadia. Il ne s’agit pas d’argent, mais de reconnaissance. Un peintre de ce talent y a droit. Une oeuvre aussi originale devrait être authentifiée par la signature. Hélas tel n’est pas le cas et il revient aujourd’hui aux proches de se substituer au peintre.

Le nom de Nadia Blokh, le dernier peintre russe issu de l’émigration, ne parvenait pas à établir sa notoriété. Vers la fin de sa vie, Nadia devait en souffrir sans rien entreprendre cependant pour se faire connaître.

Les vers de Marina Tsvetaieva reviennent à la mémoire: « Mes vers, comme les vins précieux, auront leurs jour ». On ne peut douter que ce jour viendra pour les tableaux, les aquarelles, les gouaches, les dessins, pour toute l’oeuvre du peintre franco-russe: Nadia Blokh.




Arkadi Vaksberg
Paris, Septembre 2009

« Les voies russes vers l'Europe »
 J  ’ai rencontré les Blokh à Pétersbourg, dans la maison de Nabokov où l’on célébrait le centenaire de la naissance de l’écrivain. J’étais sur le point de partir quand un couple attira mon attention : lui, par sa prestance et ses cheveux gris ; elle par le regard malicieux de ses yeux noirs. Dans leur présence, il était une retenue tranquille et bienveillante, un sourire engageant mais un dos bien droit. Nous avons lié connaissance. Ils partaient le surlendemain avec des amis communs pour Staroya Ladoga et m’invitaient à les rejoindre.

À l’hôtel, je les manquais. Ils partirent en voiture. Je me hâtais de prendre le train. Quand je les rejoignis, ils avaient déjà visité la forteresse, le musée, l’église de Saint-Georges. Le matin était gris et, sans changer de couleur, devint un jour neigeux où, bien rare en avril, une fine bourrasque se mit à souffler et pénétrer dans le col et les manches. Frissonnant, notre groupe poursuivit son chemin vers Novaya Ladoga, mais Nadia et moi, engagées dans notre conversation, suivions avec retard le groupe. Le soleil chassa les nuages. On ne le remarqua pas, tant les récits de Nadia avaient captivé notre attention et ils ont continué à se développer, l’un menant à l’autre, partout où nous nous sommes retrouvés : Pétersbourg, Paris ou l’île de Skyros.

Bientôt les récits s’enrichirent de nos histoires communes de Pétersbourg. Alexandre voulait retrouver les maisons où avait vécu sa nombreuse famille de joailliers. Elle se trouvait sur la perspective des officiers, non loin de la maison d’Alexandre Blok. Mais le musée du poète ne nous a pas reçus : panne d’électricité ! D’autres parents avaient vécu non loin de la maison du meurtre relaté dans Crime et Châtiment par Dostoïevski. Quelle surprise ! L’usurière assassinée aurait pu vendre les gages déposés aux ancêtres d’Alexandre ! Mais c’est une surprise différente qui nous attendait. Le long du canal Griboïedov, marchait d’un pas décidé, l’air furieux, avec une serviette sous le bras, une femme d’une cinquantaine d’années — entièrement nue.

— C’est là votre surprise ? demande Alexandre. Non bien sûr et nous commençons à élaborer ensemble des hypothèses sur les raisons de l’incident pour conclure que soit la dame nue avait vendu ses vêtements, soit on les lui avait volés aux bains publics.

J’ai commencé à noter les histoires de Nadia. L’une, l’autre... Je m’arrêtais là ou l’avait fait le conteur, tout en conservant son ton et sa manière de conter. À chaque rencontre, je comprenais non pas seulement le déroulement de la vie de Nadia dans la complexité de ses impressions, expériences, voyages, lectures, mais aussi comment s’était développé son caractère spécifiquement russe et d’où venait sa vision du monde et sa manière de l’habiter.

Toute l’émigration russe était pauvre, vivant de petits métiers dans un milieu souvent hostile. La famille du colonel Ermolaiev, le père de Nadia, trouva refuge à Marseille. Bien qu’ils vécurent au bord de la mer, jouissant du soleil et d’un ciel enchanteur, entourés de voisins chaleureux, ces Russes rêvaient toujours du retour en Russie. Là-bas était la vraie vie ; là-bas les valeurs vraies. La France demeurait un séjour temporaire et sa réalité, parfois difficile, parfois cruelle, demeurait une sorte de décor pour le déroulement de leur destin. Ils la voyaient de l’extérieur, sans y pénétrer.

L’héritage de Nadia se compose de cette mer Méditerranée toujours présente, de son ciel pur mais comme hanté par le rêve et le désir d’une Russie lointaine, mais proche du coeur et garante de sa foi orthodoxe profonde. Celle-ci lui enseigne à accepter la vie sans amertume pour l’échec, ni enthousiasme pour les réussites, sans déception ni gratitude, ni sentimentalisme, à apprendre enfin à ne rien regretter.

Un hasard m’a conduit à recueillir les confidences de Nadia. Le rédacteur d’un journal m’a proposé de préparer une documentation sur le thème des « chemins russes vers l’Europe ». J’ai proposé les « récits de Nadia ». Encre fallait-il trouver pour chacun son cadre afin qu’ils forment un ensemble et brossent un tableau du sort de la femme russe en Europe. Mais le texte s’est imposé à moi, refusant l’article du journal, exigeant de former un livre. Et c’est ainsi que ce livre a pris forme pour raconter un bonheur et comment conserver en soi un pays, la Russie, où l’on n’est pas né, tout en vivant dans une seconde patrie, la France, et en apprenant à l’aimer.




Lyudmila Volkova, Saint Pétersbourg

Sur le projet « L’art ensoleillé de Nadine Blokh » — nadiablokh.int.ru